L'INFORMATION LENTE SUR INTERNET : L'INNOVATION AU SERVICE DU LONG FORMAT

MEMOIRE UNIVERSITAIRE DE MASTER 2 JOURNALISME - CELSA

  • Twitter - Grey Circle

 

RALENTIR LE TEMPS

 

Le journalisme long format sur le web semble contraire aux tendances de ces dernières années. Les ordinateurs portables, les smartphones et les tablettes ont créé une multiplication de supports sur lesquels consulter les sites d'information toute la journée. Et l'audience des sites de presse ne cesse gagner peu à peu du terrain, en particulier auprès des jeunes urbains connectés.

 

En 2008 déjà, une étude du ministère de la Culture faisait un constat saisissant : "La diffusion de ce nouveau "média à tout faire" qu'est Internet a été rapide, notamment chez les moins de 45 ans : plus de la moitié des Français l'utilisent dans le cadre du temps libre, et plus de deux internautes sur trois se connectent tous les jours ou presque en dehors de toute obligation liée aux études ou à l'activité professionnelle, pour une durée d'au moins 12 heures par semaine."

 

Une partie de ce temps est consacré à l'actualité. Le rapport 2015 du Reuters Institute for the Study of Journalism, 46% des habitants des 12 pays industrialisés testés s’informent au moins une fois par semaine via leur smartphone. Enfin en France, d'après une étude du Figaro Médias datant de 2012, les personnes considérées comme assidues de l'information passent en moyenne 1 heure par jour à consulter l’actualité depuis un support digital.

 

 

Aujourd'hui, l'omniprésence des réseaux sociaux comme Twitter et Facebook, mais aussi des alertes reçues directement sur les téléphones portables, la mise à jour constante des sites et des reférentiels comme Google Actualités, ont entraîné la course à l'information en continu et rapide. Un tweet doit pouvoir informer ou intéresser en maximum 140 caractères, une alerte ou un push doit sortir au plus vite, la plupart des articles d'actualité sont courts et vont à l'essentiel.

 

 

Toute la journée, c'est donc un flux incessant de mails, alertes et notifications qui envahissent les écrans, dans lequel il est parfois difficile de s'y retrouver. Enseignante à Sciences Po et ancienne journaliste, Caroline Sauvajol-Rialland appelle cela "l'infobésité", un terme apprécié par les anglo-saxons pour définir la surcharge d'informations à laquelle nous sommes confrontés chaque jour. "Cette surcharge informationnelle entraîne la fragmentation de l’attention et la paralysie, avec pour conséquence une forte anxiété" explique-t-elle.

 

Certaines applications pour mettre de l'ordre dans tout ce contenu ont commencé à voir le jour, à l'image de Brief.me. Cette newsletter payante, propose de trier dans le meilleur de l'information en ligne chaque jour et d'envoyer la sélection par e-mail, sans publicité ni visuel contraignant, pour une lecture plus apaisée (voir la vidéo ci-dessous). 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour cette raison, certains ont décidé d'imaginer une autre façon de construire l'information online. En 2010, des journalistes allemands publient le "manifeste des slow media". L'expression, faisant reférence à la "slow food", soit le contraire de l'alimentation rapide : "Tout comme le slow food, les slow media n’ont rien à voir avec la consommation rapide, ils sont du côté du choix réfléchi des ingrédients et de la préparation concentrée. Les slow media sont accueillants et chaleureux. Ils partagent volontiers.", expliquent-ils. Le manifeste pose ainsi les bases de ce genre journalistique particulier : provoquer la concentration de l'usager, privilégier des interfaces de qualité, créer du lien entre le le consommateur et producteur, être progressistes et ouverts à la discussion. 

 

 

CREER DU SENS

 

En décembre 2012, le New York Times change la donne en publiant "Snow Fall", un "objet journalistique non identifié" selon les mots de Marie-Catherine Beuth, auteur du blog "Étreintes Digitales" pour le Figaro.fr. Le reportage, impressionnant d'innovations multimédias, raconte le récit d'un groupe de skieurs aguerris surpris par une avalanche. C'est un succès immédiat, il attire 3,5 millions de visiteurs, et on parle du projet comme celui qui donne le ton pour l'avenir de l'information. Encensé par la presse, son auteur, John Branch, a même remporté un Pulitzer l'année suivante. Depuis, le New York Times, The Guardian, et bien d'autres sites sont devenus des habitués des longs formats multimédias du même style.

 

En France, jeunes journalistes et chevronnés de la presse écrite ont voulu eux aussi, créer des projets originaux sur le web, sur lesquels on donne la priorité au format long 3.0. A l'image des "Mooks" (contraction de magazine + book), comme la Revue XXI  ou We Demain, ces projets défendent tous un journalisme narratif, visuel, créatif, mais surtout  de décrypter les changements sociaux et culturels en proposant une alternative à la presse habituelle.

 

En septembre 2014, "l'Atelier des Médias" de RFI et le site Street Press ont même décidé d'organiser une rencontre autour des différents sites de long format qui apparaissaient sur Internet ("Le journalisme long format fait sa rentrée", à retrouver intégralement ici.) On y découvrait alors 3 sites de longs formats originaux (cliquez sur les icônes à gauche des paragraphes ci-dessous, pour les découvrir):

 

Le Quatre Heures, un site qui propose, une fois par semaine, une histoire longue et multimédia, à l'heure du goûter. Fonctionnant sur le principe des séries télé, il propose trois "épisodes" par "saison". Ces épisodes sont des reportages qui vont sur des terrains originaux et peu explorés par les médias traditionnels. Une grande importance est donnée à une lecture dynamique, avec vidéos et photos qui apparaissent au fil du déroulement de la page.  Écoutez ce que dit Estelle Faure, jeune rédactrice en chef du site, qui dit avoir créé le média de ses rêves : 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ulyces, propose tous les jours des "histoires vraies". Les journalistes à l'origine du projet prennent le rôle d'éditeurs des articles longs proposés par différents auteurs. Les enquêtes, portraits, et reportages sont sélectionnés avec soin et une grande importance est donnée à l'écriture narrative. Les histoires sont classées dans des collections : Arts et techniques, Sciences et futur, Échanges et conflits, Rêves et machines, Sports et aventure, et enfin Médias et innovation. Ulyces se veut comme une "maison d’édition numérique" comme l'explique Julien Cadot, éditeur :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ijsberg, est un magazine d'actualité internationale qui propose un regard différent sur le monde. Il fonctionne en trois temps : "promptement" pour être au courant rapidement de ce qui se passe, "calmement" pour les reportages, analyses, et "lentement" pour les créations longues qui racontent des histoires humaines à travers le monde. Très attachés aux nouveaux médias et aux nouvelles possibilités du webdesign, Ijsberg propose une véritable vision du journalisme. Chacun de ses longs formats est une vértiable expérience immersive et interactive, ce qui était le souhait de l'équipe selon Florent Tamet, directeur et co-fondateur du magazine : 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notons aussi, dans le même style, le naissance du site  L'imprévu, l'été 2015, imaginé par des anciens journalistes de OWNI, mais aussi celle de Les Jours, créé par huit journalistes venus de Libération, encore en cours de développement. Dans tous les cas, on note un dénominateur commun : l'envie de créer non seulement un site où l'on publie des formats longs, mais aussi un concept, un projet innovant et évolutif. Tant sur la forme, comme sur le fond, c'est un type d'information qui prétend proposer une véritable expérience intellectuelle et sensorielle.

 

 

 

 

 

"Du reportage mais avec ce que le web offre de meilleur"

Estelle Faure

"Tout ce travail se rapproche plus du monde de l'édition que du monde du journalisme

Julien Cadot

"Notre terrain de jeu, c'est son écran"

Florent Tamet

"ll nous est apparu nécessaire de mettre l'accent sur la sélection des informations et sur la synthèse, en remettant à l'honneur la notion d'édition, de périodicité"

Laurent Mauriac, co-fondateur de brief.me

Une écriture journalistique exigeante

 

Les "slow médias" n'informent pas seulement, ils racontent des histoires, expliquent, approfondissent. Les sujets traités sont le plus souvent des thèmes de société liés à l'actualité, ou culturels. Le portrait et les dossiers évolutifs sont aussi récurrents. Le lecteur est invité à prendre le temps de s'immerger dans le récit. Les articles, souvent de plus de 10 000 signes, se caractérisent donc par l'importance primordiale de la narration et du style. Comme dans le grand reportage papier, l'écriture est soignée, on recherche la meilleure manière de raconter une histoire. Les pages n'étant pas physiquement limitées, on prend le temps d'analyser, de revenir sur des évènements passés, de mettre en perspective. On cherche à capter entièrement l'attention du lecteur, à qui on s'adresse, en indiquant combien de temps il faut pour lire un papier, ou en expliquant comment les articles ont été construits. Plus qu'un simple moyen de s'informer, la "slow info" raconte le monde et est un moment de partage avec le lecteur.

Nicolas Prouillac responsable éditorial et co-fondateur de  Ulyces.co

 

 

Graphisme, design et multimédia : la mise en scène de l'information

La mise en page et l'interactivité font donc décidément partie de l'âme des "slow médias". Rappelons-le, sur Internet tout est possible, et les longs formats sont souvent des plate-formes de grande créativité. Le plus souvent, on fait défiler une même page, sur le principe du "scrolltelling", soit l'idée de suivre une histoire en défilant la page avec la souris. On lit les articles par chapitres ou par parties, ou alors des menus permettent de se promener au fil du texte. Le tout est accompagné de photos larges, haute définition, images animées, dessins, graphiques, vidéos ou sons. Le journaliste travaille main dans la main avec graphistes, webdesigners,  vidéastes et photographes pour créer une page animée. Le style est souvent épuré, permettant la respiration et une lecture agréable. La page Internet entière est prise, pour une expérience immersive sans distractions. Un "slow média" ne se lit donc pas seulement, il se voit, s'écoute, il est vivant.

Nicolas Prouillac responsable éditorial et co-fondateur de  Ulyces.co

 

Un modèle économique unique et difficile à mettre en place : le choix de la zéro publicité

Les sites internet d'information ont bien du mal à trouver un modèle économique qui allie qualité informationnelle et rentabilité. Remplaçant peu à peu les médias traditionnels et en particulier la presse écrite, le journalisme sur internet a pris, la plupart du temps, le parti des proposer l'essentiel de l'actualité gratuitement, financé par la publicité. Avec les réseaux sociaux comme étant l'une des principales voies d'accès aux papiers, et donc générateurs de trafics, ce modèle économique se voit obligé d'aller à la course au "clic".

 

Cette loi du partage sur les réseaux, et du référencement par Google, a entraîné une certaine homogénéité de l'information gratuite, entièrement financée par la publicité, qui parfois pollue les pages et dévie l'attention du lecteur. Les reportages plus complets, analyses, portraits, etc., bien présents, sont souvent payants ou réservés aux abonnés, sans publicité. Le Monde.fr a même crée le mode de lecture "zen", sans le rubricage et les publicités, pour que le lecteur abonné puisse se concentrer sur le contenu du texte.

 

C'est dans cette idée que les "slow médias", ont tous décidé, malgré leur manque de moyens, de ne pas avoir recours à la publicité, et de proposer soit des contenus payants, soit très rarement d'être entièrement gratuits, comme l'engagé Ijsberg, qui varie ses sources de financement selon les parties du site. L'imprévu lui, innove : Il propose des articles gratuits, invite à l'abonnement, mais se finance aussi par des formations auprès des médias et écoles. "Nous souhaitons proposer une expérience de lecture agréable à nos lecteurs, et ne pas dénaturer le site avec des bannières intrusives. Ce choix est aussi celui de l’indépendance : ne pas compter sur la pub, c’est avoir le luxe de ne négliger aucun sujet sous prétexte qu’il déplairait à des annonceurs." explique l'équipe de l'Imprévu sur leur site.

 

Le Quatre Heures, lui, propose, à la manière de le restauration, la "formule classique" pour s'abonner toute l'année, et "la formule liberté" pour s'abonner pour un mois. Selon Estelle Faure, la rédactrice en chef, "nous pouvons proposer un travail de qualité seulement si les lecteurs nous soutiennent". De la même manière Ulyces gagne son pain en proposant de payer directement pour obtenir un article ou de s'abonner. Comme dans la plupart des sites d'information, ces sites n'hésitent pas à faire du "teasing" pour attirer le lecteur, en proposant de lire le début d'un texte, et de n'avoir la suite qu'après avoir ouvert son porte-monnaie. 

 

Si les contenus méritent d'être payants, ce modèle a cependant ses limites. Selon une étude americaine menée par Media Insight Project sur le rapport des jeunes  à l'information en ligne, une majorité des moins de 35 ans estiment qu'ils n'ont pas à payer pour accéder à l'actualité sur Internet. Or, si la plus grosse partie des lecteurs de long formats web est une jeunesse connectée, l'acte de payer sur le web reste souvent réservé à une élite cultivée d'étudiants, journalistes, écrivains, artistes, développeurs, designers, etc.

 

Le Quatre Heures cherche encore ses 5 000 abonnés pour assurer le financement des reportages et le fonctionnement de la rédaction. Ulyces est en cours de réflexion pour changer son modèle économique. Pour l'instant, ils fonctionnent sur le principe du "cash sharing" c'est-à-dire que chaque auteur dispose d'un pourcentage sur la vente de ses contenus. "On cherche un moyen de payer nos journalistes en avance sur leur travail, sans devoir mettre la clé sous la porte" assure Nicolas Prouillac, responsable d'édition. En préparation : des articles gratuits limités à un certain nombre pour fidéliser le lecteur, et une version béta d'une application mobile qui sélectionne tous les jours le meilleur... du long format sur le net.

 

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Quand les grands journaux s'y mettent aussi

Les "pureplayers" ne sont pas les seuls à innover et proposer du long format multimédia en France. Le Monde.fr, dans une logique de modernisation et pour proposer des contenus aussi qualitatifs que sur papier, a créé depuis 2014 sa rubrique "Grands Formats". En deux ans, le journal a désormais produit plus de 200 visuels interactifs et récits multimédia divers. Tous font la part belle à l'image, à l'originalité des sujets, et au "scrooltelling". Selon le site, "chaque production est un prototype de ce que pourraient proposer tous les sites dans l'avenir. Les grands formats du Monde, c'est un véritable laboratoire des médias".

 

 

Le journal sportif l'Equipe, a aussi décidé de se lancer dans le grand format, avec "l'Equipe Explorer". Comme son nom l'indique, le journal le plus lu et consulté de France, explore de nouveaux horizons dans le journalisme sportif, ciblant ainsi les jeunes attirés par des revues comme SoFoot. "Avec des récits très longs et chapitrés, des photos et vidéos en haute définition, l'Equipe a largement relevé le défi du long format web" explique un journaliste de SoFoot. Explore revient sur des évènements passés, fait découvrir un sport extrême de manière immersive, va à la rencontre d'anciens sportifs de renom, et bien plus encore, embrassant ainsi à 100% le principe des slow medias.

Si ces pages sont le plus souvent gratuitement mises à la disposition des lecteurs, le Figaro.fr a décidé d'aller plus loin. En juin 2015, il a crée son application "Grands Formats", spécialement pour les Ipads. Les créations sont donc entièrement conçues pour la lecture sur cette tablette. A la façon d'un petit magazine, chaque numéro est un long dossier interactif sur un sujet donné. "Grands Formats réussit le pari de faire appel aux yeux, aux doigts et aux cerveaux…", écrivent les journalistes Cyril Petit et Vincent Mas sur leur blog.

ET AILLEURS DANS LE MONDE...

La France n'est bien sûr pas la seule à s'intéresser à ces nouveaux formats de l'information.

 

Les pays anglo-saxons font figure de précurseurs, avec l'exemple des pages interactives et multimédia du New York Times ou du Guardian par exemple. Ces deux journaux de renom ont vite saisi les possibilités qu'offrent Internet pour y poster des longs formats interactifs qui sont aussi prisés par les histoires qu'ils racontent que par la qualité des photos et des innovations des entrées de lecture.

 

En Tunisie, Inkyfada est un site innovant et francophone, qui pose un regard intelligent sur les complexités de la société tunisienne. Dans leur "à propos" on remarque tous les principes de la "slow info" : "Inkyfada.com donne des clefs pour comprendre et réfléchir sur la société dans laquelle nous vivons. Inkyfada.com utilise les nouvelles technologies du web au service du contenu journalistique, pour faire de chaque navigation une expérience narrative unique."

 

En Suisse, le site (aussi francophone) Sept Info, se définit comme "une plate-forme de journalisme en ligne qui se concentre sur le fond, l’analyse et le journalisme d’investigation." Les abonnés font partie d'un "club" dans lequel ils peuvent échanger avec les journalistes.

 

A Publica, est un site brésilien à but non lucratif (financé par le crowd founding et des fondations), qui veut servir l'intérêt public au travers de ses reportages. Si on peut consulter les créations librement sur le site, A Publica fonctionne aussi comme agence, puisqu'elle distribue ses reportages librement sur plus de 60 canaux.

 

 

 

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RETOUR VERS LE FUTUR

 

Prendre de l'avance en piochant dans le passé, c'est l'idée de ces nouveaux médias. De l'avance sur l'information long format en ligne, pour relever les défis du genre et trouver un modèle économique stable. De l'avance aussi sur les innovations technologiques, qui permettent de raconter le monde autrement. Mais ces médias trouvent également le moyen de revenir en arrière pour produire ce que le journalisme fait de mieux : donner de la perspective sur l'actualité et raconter des histoires. Par ces créations web, c'est finalement un métier que l'on réinvente, et que l'on conserve, envers et contre toutes les prédictions qui le voyaient fini. Finalement, les sites de longs formats tracent doucement leur voie vers un futur prometteur.

FIN

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